Et si tout devenait gratuit… Un article du Monde

Et si tout devenait gratuit…
LE MONDE | 07.09.2015 à 11h28 • Mis à jour le 07.09.2015 à 15h11 | Par Pascale Krémer
Boutiques sans argent, boîtes à livres, cafés “suspendus” pour le client suivant… La culture du don se développe. Par solidarité mais aussi rejet du gaspillage.
image: http://s2.lemde.fr/image/2015/09/07/534×0/4748010_6_7ea8_2015-09-04-c4a3729-15353-1rud8zs_cb99095be1e109b239199be1d4a75fc2.jpg

Sur chaque rayonnage, vaisselle, petit électroménager, jouets pour enfants, une grosse étiquette indique le prix. « Zéro euro. » Pourtant, cela ne rate jamais. Les nouveaux clients posent la question, comme si leur cerveau ne pouvait intégrer l’information : « Et ça, c’est combien ? » C’est gratuit, doit répondre Debora Fischkandl toute la journée. Gratuit et déroutant.
Au début de l’été, la boutique sans argent a ouvert avenue Daumesnil, à Paris. Chacun peut y venir et prendre ce qui lui fait envie. Inutile de brandir un justificatif de chômage ni même de déposer un objet en échange. « La générosité est contagieuse », lance en souriant Mme Fischkandl, la créatrice de cet espace de dons entre particuliers. Visiblement dotée d’une confiance en l’humanité aussi solide que ses soutiens institutionnels (région Ile-de-France, mairies de Paris et du 12e arrondissement, qui prête le lieu), l’ancienne chargée de communication dans l’associatif n’a observé « aucune razzia » depuis l’inauguration.
Un mariage à zéro euro
Devant le portant à vêtements adultes, Béatrice Lanouar hésite, chemisier tendu à bout de bras, comme s’il allait lui coûter une fortune. La quinquagénaire semble jouer à la cliente, ce qu’elle n’a plus guère le loisir d’être avec son emploi aidé à 570 euros mensuels. « Je prends ce qui me plaît, c’est un bonheur ! Personne ne m’a jamais rien donné. Mais si je ne porte pas, je ne garde pas, il ne faut pas abuser de la générosité des gens. » A son arrivée, elle s’est empressée de déposer sur le comptoir un soutien-gorge acheté quelques euros en promotion. Trop grand, une autre en profitera.
C’est à Mulhouse (Haut-Rhin), en 2010, que s’est créé le premier Magasin pour rien associatif, d’inspiration allemande. Paris et Rennes ont emboîté le pas. Un indice, parmi tant d’autres qu’il n’est pas possible de lister, de l’actuelle floraison d’initiatives ayant la gratuité pour principe. Un jour, l’œil est attiré par une énigmatique ardoise accrochée au mur d’un bistrot : « 3 cafés suspendus. » Et le serveur d’expliquer ce système tout récent en France : payez votre café le double de son prix, vous en offrirez un au client suivant, qui n’en a pas les moyens. Fred Machado, le patron de Chez Fred, à Bordeaux, est un convaincu. « Ce ne sont pas les clochards qui en profitent, eux veulent des bières. Plutôt les étudiants et les retraités en fin de mois. C’est sans abus, une fois de temps en temps. Et mes clients adorent. Ils font une bonne action pour 1,50 euro. »
“C’est compliqué pour les gens d’accepter quelque chose de gratuit. Le processus d’échange est bien plus ancré dans les mœurs.” Madeline Da Silva, conseillère municipale des Lilas
Après les cafés, des commerçants solidaires, un peu partout en France, se sont mis à « suspendre » des baguettes, des repas et même des coupes de cheveux. CoffeeFunders, la plate-forme Internet qui les recense, fait état d’une progression constante. « Pourtant, c’est compliqué pour les gens d’accepter quelque chose de gratuit. Le processus d’échange est bien plus ancré dans les mœurs », témoigne Madeline Da Silva. Depuis un an, elle œuvre pour faire des Lilas (Seine-Saint-Denis), commune dont elle est conseillère municipale, la première « ville suspendue ». Sept commerces ont déjà joué le jeu, au moins un temps.
La trentenaire, mère de deux enfants, sort éreintée de l’organisation de son mariage collaboratif – fleuriste, DJ, styliste et photographe ont accepté que les futurs époux ne les rémunèrent pas en argent, mais en travaillant sur leur stratégie de communication. Preuve par le champagne que « la gratuité est possible partout, même dans ce domaine de dépenses à tout-va ». « On ne peut plus faire l’impasse sur cette économie circulaire, l’attente est trop forte, poursuit Madeline Da Silva. Tout le monde achète désormais des vêtements de seconde main, ce n’est plus réservé aux pauvres, ce n’est plus plouc. C’est celui qui achète plein pot qui l’est ! Il se passera la même chose avec la gratuité. »
Etape suivante, en cette rentrée : installation d’une boîte à dons dans un parc public. Imaginez une sorte de grosse cabine téléphonique en matériaux recyclés. Des petites étagères, des patères accueillent tout ce qui encombre les appartements urbains. Libre à chacun de se servir et d’apporter. Nantes, Roubaix, Besançon, Le Havre, Lyon ont déjà adopté le concept inventé, en 2011, dans les quartiers branchés berlinois. En version plus modeste, les boîtes à livres installées ici par des particuliers, là par des associations de quartiers (Circul’Livre) ou des libraires (Decitre) ont popularisé le principe depuis une poignée d’années.
Cafés, boîtes, armoires, et désormais marchés, c’est l’effet boule de neige : des « zones de gratuité » (ou « gratiferias »), ces vide-greniers du tout-gratuit, apparaissent, comme à Sarlat-la-Canéda (Dordogne), début juillet. L’organisatrice, Nacira El Manouzi, agent Pôle emploi, est bien placée pour savoir que l’argent manque. « Mais certaines personnes ont envie de donner, aussi. Elles sont payées d’un sourire, d’une discussion. Leurs objets ont une seconde vie au lieu d’atterrir à la déchetterie. » La planète les remercie.
Une voie d’évidence
On partage graines et plants dans des grainothèques, et même des composteurs en pied d’immeuble, on se prête les outils entre voisins, les canapés entre voyageurs, on cuisine pour tous une soupe géante de légumes récupérés… Avant l’arrivée imminente de réfrigérateurs collectifs de rue, dans lesquels placer ses surplus. Pour la génération coutumière du free Wi-Fi à chaque pas de porte, des films en streaming, des logiciels libres et de Wikipédia, la gratuité s’impose comme une voie d’évidence qu’ont ouverte Internet et la crise économique et écologique.
A la Gratiferia de Sarlat, qui offre aussi repas et spectacles, l’ambiance n’est pas franchement morose, raconte Nacira El Manouzi. Car celui qui vient change sa vision de l’autre, soudain perçu comme désintéressé. « On a besoin de cela, de quelque chose de plus humain, de gentillesse, de rester optimiste en voyant qu’il y a une autre manière de s’en sortir, par l’entraide. » « Et les reventes sur Leboncoin ? », demande-t-on. Pas majeures, et pas graves, assure-t-elle.
Les boîtes à dons ne sont pas davantage vidées d’un bloc. Ni les fruits et légumes cultivés en commun dans les interstices urbains (par le biais du mouvement Les Incroyables Comestibles). Une autorégulation s’instaure. Docteur en économie, Anne-Sophie Novel voit, dans la crise, la montée des inégalités et le caractère aisément reproductible de ces initiatives, la raison de leur succès actuel. « A cela s’ajoute une critique montante de l’économie du partage, qui pousse à la marchandisation de pratiques non marchandes, à vendre la moindre parcelle de son intimité. »
“Donner est une forme de domination. Là, c’est anonyme, déconnecté dans le temps, on se débarrasse de cette dette.” Sophie Dubuisson-Quellier, sociologue
Mieux. Pour l’entrepreneur social Nathan Stern, bien qu’impliquant contrepartie (monétarisée ou non), l’économie du partage « porte dans son ADN la gratuité : c’est la marque de fabrique des particuliers, ce petit crochet supplémentaire que fait le conducteur de BlaBlaCar qui a sympathisé avec son passager, ce cadeau à l’arrivée dans la maison échangée par HomeExchange ou louée par l’intermédiaire d’Airbnb… ».
L’essor du don vient aussi d’une perte de confiance à l’égard « des solidarités verticales, venant de l’Etat », selon Sophie Dubuisson-Quellier, sociologue et chercheuse au Centre national de la recherche scientifique : « C’est donc à chacun d’aider, de reprendre la main. Par ailleurs, les nouvelles formes de don permettent d’éviter le contre-don décrit par Marcel Mauss et Pierre Bourdieu. Donner est une forme de domination puisqu’on prend l’ascendant sur une personne redevable. Là, c’est anonyme, déconnecté dans le temps, on se débarrasse de cette dette. »
Les militants anarchistes, d’extrême gauche et/ou écolo-décroissants en lutte contre la tyrannie de l’argent, les fouilleurs de poubelles au « régime déchétarien » sont rejoints par les 24 millions de visiteurs annuels du site de consommation responsable ConsoGlobe, dont le service le plus fréquenté est celui du don entre particuliers – une caverne d’Ali Baba pour amateurs de chatons, rollers, cuisinières, cuves à fioul et Seat Ibiza. Par les 53 000 membres français du réseau mondial (de 7 millions d’inscrits) Freecycle, aussi. « Don après don, nous changeons le monde », promet-il.
Les élus locaux, eux, ont encore du mal à intégrer cette mutation. Quand, à la fin de 2014, Amélie Allioux, 29 ans, architecte de métier, a installé bénévolement la première boîte à dons dans un quartier populaire de Nantes, le plus inquiet a été l’un d’entre eux. « Et si quelqu’un vole, qu’est-ce qu’on fait ? »
Les sites Web
Sur la Toile, plusieurs plateformes permettent aux particuliers de donner au lieu de jeter, et de récupérer gratuitement plutôt que d’acheter :
– Donnons.org
– Consoglobe.com
– Recupe.net
– Co-recyclage.com
– Gashare.net
– Nonmarchand.org
– Freecycle.org
• Pascale Krémer
Journaliste au Monde

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Bouq’Lib’ vous invite à fêter ses 4 ans !

Partager des livres gratuitement, les faire circuler, éveiller la curiosité… telle est la volonté, depuis quatres ans de l’association Bouq’Lib’ qui vous invite à fêter son anniversaire :

Ce samedi 4 avril de 10h à 17h à la Maison Ouverte

17 rue Hoche à Montreuil

Bouq-Lib--photo-Veronique-Guillen-24Vous pourrez bien entendu apporter les livres que vous souhaitez partager et faire circuler pour les transformer en bouq’lib’ grâce aux fameux stickers bleus. Au programme de la journée :

De 10h à 12h

  • Disco’soupe
  • Marché de commerce équitable et solidaire
  • Marché de créateurs

De 12h à 19h

  • Dégustation des délices préparés collectivement le matin
  • Ateliers, musique

À partir de 19h :

Débat sur les financements alternatifs (NEF, Cigales) et buffet alternatif

Télécharger l’affiche de l’événement : Affiche 4 ans de Bouqlib

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Mercredi 10 septembre, venez prendre un Café pour la rentrée de la permaculture et de la transition à Montreuil !

Le temps passe trop vite au Café permaculture & transition, dont nous fêterons fièrement le premier anniversaire le 8 octobre prochain ! Pour notre douzième édition sans interruption, nous nous retrouverons comme d’habitude au CASA (18h30/20h au 15, rue Lavoisier, M° Robespierre) qui nous accueillera mercredi 10 septembre à l’occasion de la rentrée de la permaculture et de la transition à Montreuil. Au plaisir de nous y voir ou revoir, n’hésitez pas à nous contacter pour toute information. Nous sommes également preneurs d’interventions ou de demandes sur des thèmes spécifiques.
Peter et Anne, co-présidents de Rêve de Terre

http://revedeterre.asso.free.fr/blog/
http://casa-poblano.fr/
http://montreuilentransition.fr/

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Tout comprendre sur les enjeux de la décroissance et de la transition

Une vidéo très intéressante relayée par le site de Nantes en Transition (cliquez en bas à droite pour le plein écran) :

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Printemps de la gratuité et des échanges alternatifs, une réussite !

Opération réussie pour Montreuil en Transition et le SEL du Val-de-Fontenay qui organisaient Entr’& libres ! ce dimanche 23 mars dans le magnifique lieu que Simplon.co,  les activistes montreuillois de l’informatique solidaire avaient mis à notre disposition.

Discussion avec l'un des responsables du lieu  La transition, c'est...

La gratuité c'est...

 

Outre les activités et stands proposés au programme, quelques ami-e-s nous ont fait la bonne surprise de présenter leurs associations. Les visiteurs ont pu toute la journée découvrir les stands associatifs prônant l’échange alternatif, comme la monnaie locale des Pêchus de Montreuil :

Le stand de la monnaie locale la Pêche Billets de monnaies locales

Le stand des Pêchus de Montreuil  La Livre de Brixton

L’ONG Nord-Sud et recyclage Desire India :

Discussion au stand de Desire India 

Les repas interactifs de Miam’Iam chez l’habitant :

Miam'Iam pour manger chez l'habitant  Partager des repas végétariens  Symbolique
… et les SEL, dont quelques membres proposaient des animations.

Avant le repas, une discussion était proposée pour présenter les initiatives franciliennes du moment autour de la Transition, comme Alternatiba, le Festival des utopies Concrètes ou les Estivales de la permaculture :

Stand des SELs    Un débat sur les alternatives

Au fur et à mesure de l’arrivée des légumes, une joyeuse équipe prenait en charge la disco-soupe (en partie cuisinée à 25 mètres du lieu) qui permit de nourrir les présents en toute convivialité.

La disco-soupe en action   Non loin de la fête, atelier cuisson des légumes  Je prendrais bien un peu de pain

Le repas    Dans la convivialité

L’atelier d’auto-réparation vélo a remis à neuf quelques montures fatiguées,

On examine le malade   Auto-réparation

la zone de gratuité a grandi et s’est transformée tout au long de la journée.

La zone de gratuité est déjà bien fournie   La zone de gratuité continue de vivre

…tandis que le tango tenait en haleine novices et afficionados tout l’après-midi jusqu’au soir.

Tango décontracté   Tango

Pause entre deux danses   Un peu de rock

 L'atelier danse   Le tango se maintient

La fréquentation relativement modeste (une vingtaine de présents en permanence pour un total d’une centaine de participants de 10h. à 22h.) n’a pas masqué le plaisir de la découverte pour beaucoup, et l’ambiance chaleureuse ressentie par tous, marquée par la participation active et autogérée de chacun-e. Un signe qui ne trompe pas puisqu’on nous a demandé « A quand la prochaine ? »

Un grand MERCI à celles et ceux sans qui nous n’aurions pu mener à bien l’aventure, et qui nous donnent effectivement envie de remettre ça en couleurs !

La gratuité, c'est le sourire

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Transition en action : journée autour de la gratuité et des échanges alternatifs

   

Entr’& libres !

Printemps de la gratuité et des échanges alternatifs

Dimanche 23 mars 2014, de 10 à 22h.

au        51, rue de Vincennes à Montreuil (M° Croix-de-Chavaux)

 Moins de biens, plus de liens : partagez le plaisir de l’acte gratuit !

Découvrez  les alternatives à l’échange marchand (monnaies locales, SEL, échanges de savoirs) et les Zones à Défendre le bien commun.

En matinée, apportez un épluche-légumes et son légume à cuisiner

pour la disco-soupe du midi

Venez avec votre vélo à l’atelier d’auto-réparation

Apportez et/ou prenez un objet de la zone de gratuité

Participez aux ateliers et aux animations de la journée

Apportez un plat pour l’auberge espagnole du soir

Apprenez l’après-midi (15-17h) le tango et dansez (19-22h) le soir

et plein d’autres choses, que vous pouvez également proposer !

nous contacter à gratuite@montreuilentransition.f

   Avec le soutien du Festival des Utopies Concrètes       

et d’Alternatiba Île-de-France      

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Comment les Biens communs nous furent volés…

Ce 8 septembre 2013 sur France culture, la souvent passionnante émission Terre à terre de Ruth Stegassy traitait de Biens communs, biens public et propriété[1], en présence de deux chercheurs, Geneviève Azam, maître de conférence en Économie et Christophe Bonneuil, historien des sciences. Synthèse des propos [avec ajouts personnels entre crochets] ci-dessous :

L’Histoire du capitalisme est celle de la privatisation et de la marchandisation de la nature :

Très importante jusqu’au XVIIème siècle, la gestion des biens communs valorisait le droit d’usage, dans le souci du refus de l’abus (eau, terres…) . [En 1649, la révolte des Diggers (Bêcheux) qui prétendent cultiver sans payer de droits, préfigure ce mouvement en Grande-Bretagne.] En 1731, en Allemagne, un traité forestier interdit  aux villageois l’usage des communs (glanage, ramassage des branches, pâturage) à des fins de rentabilisation. [Le mouvement des enclosures, dès 1860 accentue la privatisation des Commons en entourant les champs de haies, favorisant les gros propriétaires Britanniques.]

Déjà le développement durable au XVIIIème siècle ?

La notion de soutenabilité, de l’actuel Développement durable, (en anglais sustainable development) apparaît comme un outil de l’expansion capitaliste : il s’agit bien, sous prétexte de rationalisation et de protection de la Nature, de déposséder les populations de leur droit d’usage. Ces populations ne sont pas dupes et résistent, comme en témoigne, par exemple de 1820 à 1870, la Guerre des Demoiselles en Ariège, où des paysans et villageois qui se voyaient interdire de prendre le bois dans la forêt, avaient brûlé des titres de propriété dans des châteaux, et rendu inapplicable localement le code forestier durant une cinquantaine d’années.Au XIXème et surtout au XXème siècle, l’État va accélérer la privatisation des biens communs.

Remplacer le stock (du capitalisme industriel) par le flux (du capitalisme financier) : l’enjeu de la dématérialisation.

Pour le capitalisme industriel, la Nature, chosifiée et quasiment considérée comme non vivante, participait, [comme les travailleurs], d’une économie réelle : pour exploiter la Nature, [de la même façon qu’on exploitait le prolétariat], il ne fallait pas les détruire, mais les soumettre. Ainsi se développent des mécanismes  de protection, de contrôle territorial et de législation fiscale, mais toujours dans une optique productive marchande. On est alors dans une logique matérielle de stocks.

Le capitalisme financier, à la suite du fordisme néo-libéral , qui a de moins en moins besoin de la Nature (chimie, artificialisation) et des producteurs (délocalisation, robotisation)], est actuellement confronté à la finitude généralisée des ressources : les stocks se font de plus en plus rares.

Si la Nature est désormais considérée comme vivante, et produisant gratuitement, il s’agit toujours de la marchandiser. On passe de la logique de stocks à celle de flux. La valorisation du flux par rapport au stock permet de déréaliser le rapport matériel avec la nature, au moyen d’une dématérialisation généralisée initiée par les lobbies des grandes multinationales.

Les régulations environnementales coûtant trop cher aux puissances de l’argent, il s’agit toujours de favoriser -sous couvert de protection- la privatisation et la commercialisation généralisée des espaces et ressources.

l’Économie «verte» : soumettre la nature à l’économie

L’Économie «verte» vise à s’emparer du vivant pour faire de l’argent avec, ou utiliser la biomasse pour pallier la perte de ressources.  En partie grâce à la dématérialisation, la nature devient une entreprise à valoriser, sous-système du capitalisme financier. Ceci permet par exemple d’abolir les frontières de l’intégrité du vivant par la manipulation génétique.

De fait, la contrainte sur la Nature est beaucoup plus forte que les barrières physiques des enclosures parce que l’offensive est multiforme avec notamment le brevetage du vivant (semences, médicaments…) mais aussi de l’immatériel et même de la pensée par le durcissement du droit de la propriété intellectuelle.

La notion de flux écosystémique  justifie les mécanismes de compensation : le marché carbone, géré par le privé, illustre au plan mondial cette aberration. [En France, à Notre-Dame-des-Landes, Vinci peut donc détruire un écosystème humide s’il s’engage à en reconstituer artificiellement  la même surface ailleurs.]

Diviser pour régner : le chantage économique

Au niveau international, les États et instances internationales ont organisé leur impuissance. En France, les lobbies pétrolier et nucléaire freinent toute transition énergétique. La mise en concurrence social/environnement crée un chantage qui pousse par exemple le Brésil, important producteur de biomasse, à défendre l’Économie verte.

Récupérer les biens communs

La transition énergétique peut donc suivre des voies différentes : utilisation par les multinationales de la biomasse pour produire de l’énergie ou sobriété énergétique, impliquant un changement de modèle et le choix d’outils permettant cette option. La question de la récupération des biens communs (qu’ils soient naturels ou de la connaissance) est essentielle, comme on peut le voir au sein de différents mouvements sociaux lors des Sommets des peuples qui vont peut-être reprendre la Guerre des demoiselles, les chercheurs concluant que le local (AMAP, villes en transition, jardins partagés) ne suffira pas pour changer les choses.


[1] http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4489105

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Faillite de réseaux de «troc» en Argentine : quels enseignements en tirer pour la transition ici et maintenant ?

le Diable se loge dans les détails

Malgré son ancienneté (2005), la passionnante étude Essor et faillite des réseaux de «troc[1]» en Argentine : l’échec d’une refondation sociale[2] du chercheur[3] Bruno MALLARD, analysait les causes multiples et parfois sous-estimées ou omises de l’impuissance à proposer une réelle alternative au capitalisme, pourtant localement affaibli par la grande crise des années 2000.

Le chercheur, après avoir étudié la dynamique d’un mouvement social sans précédent (touchant probablement un cinquième de la population), démontre que  la faillite des célèbres clubs de troc, essentiellement imputable à la circulation de faux-billets mais aussi à un redressement économique, est essentiellement due à des causes structurelles déterminantes, lesquelles permettent de comprendre qu’en quelques mois, 90% des adhérents se soient retirés de ces clubs. Ces «causes profondes de l’échec» «à faire advenir l’alternative socio-économique promise» lui semblent liées, à la contradiction dans les faits entre un discours fortement éthique basé sur un idéal  prosommateur (ici dans le sens producteur-consommateur), et un fonctionnement économique reposant finalement sur les bases capitalistes de la société de consommation.

On y retrouve en effet :

–          la naturalisation du marché, les fondateurs souhaitant « réinventer » celui-ci, considéré comme naturel, la preuve par la vision d’un troc originel, correspondant plus à un  mythe de la société marchande qu’à une réalité anthropologique, poussant finalement les militants au conformisme économiciste.

–          l’idéalisation du rapport économique, qui, pour éviter la critique du capitalisme, diabolise ses formes les plus agressives, qui pervertissent «le jeu du marché libre», caractéristique fondamentale du troc selon deux de ses fondateurs.

–          une mise en œuvre dominée par l’utilitarisme, les pratiques solidaires, éthiques, voire autogérés étant trop faibles pour constituer un garde-fou.

Il en découle notamment une logique concurrentielle d’amélioration personnelle en totale contradiction avec les valeurs sociales défendues,  la préférence individualiste -souligne l’auteur -étant celle du rapport marchand classique. De ce fait, la coopération est dénaturée par le calcul utilitariste, focalisant exclusivement sur l’économie matérielle. Il en découle également la récupération par le système formel comme le démontre la collaboration entre les organismes de régulation économique et les organisateurs du principal réseau de trocs, visant par exemple à «améliorer la qualité et la productivité» des micro-entreprises du réseau.
Ce mimétisme capitaliste fut accentué, selon l’auteur par la surestimation de la dynamique sociale et solidaire, représentée par une minorité de participants, phénomène d’autant accentué par la massification du dispositif, avec des foires de troc géantes de dizaines de milliers de personnes.

Les falsifications, spéculations et fraudes diverses apparaissent donc plutôt comme les conséquences  des causes structurelles précédentes, lesquelles ont généré un résultat inverse comme par exemple l’aggravation de la situation sociale des plus pauvres, au profit de catégories solvables, du fait de la mise en concurrence des petites entreprises du secteur informel avec celles du secteur classique.

Non seulement ce dispositif n’a pas constitué l’outil économique d’un réel changement de société, mais, pire, il a contribué à intégrer idéologiquement une partie de l’économie informelle dans le système classique, même si, concrètement, il a officialisé «une économie de seconde catégorie», moins performante selon les critères du marché, et donc parfait faire-valoir de celui-ci.

Pour l’auteur «La leçon semble claire : l’institution, même réaménagée, de la logique économique et de la culture utilitaire du marché pousse moins vers de nouveaux horizons qu’à la reproduction tendancielle de l’ordre établi».  En conclusion, Bruno MAILLARD nous invite à réfléchir sur les conditions d’apparition d’une alternative socio-économique.

Conclusion que nous devons utilement exploiter pour nous-même, car elle pose la question fondamentale, qui est  la cohérence entre les buts et les moyens : un objectif de transformation sociale ne peut utiliser les outils issus de la société qu’il prétend remplacer. Nous sommes donc condamnés à inventer simultanément la société de demain et les moyens d’y parvenir.

Nous devons donc, dans un premier temps, bien réfléchir à l’objectif lié à la création d’une alternative économique ou sociale. Dans la palette de systèmes d’échanges non marchands (si tel est l’objectif), nous trouvons aussi bien le don, le troc pur, les monnaies complémentaires ou alternatives, fondantes ou non, virtuelles ou non, locales ou non, ou des systèmes mixtes. Nous voyons bien, avec l’exemple argentin, que « l’intendance ne suit pas », et que la proposition est  d’autant récupérée par le système que son positionnement politique (au sens sociétal) est flou : s’agit-il, de surmonter la crise pour bénéficier à nouveau des retombées du capitalisme ? Ou, à l’inverse, de sortir du capitalisme, de la Bourse et de la spéculation ? La gestion capitaliste d’une expérience dite alternative sera toujours nettement moins efficace du point de vue capitaliste. C’est d’ailleurs ce qui permet aux défenseurs de l’économie de marché de conclure trop rapidement à son caractère indépassable, donc naturel et quasi divin !

A Montreuil en Transition, nous sommes déjà confrontés à ces choix : quels outils, et en fonction de quels objectifs, nous donnons-nous ? Il ne s’agit pas seulement d’outils de gestion (démocratie interne) mais aussi d’outils d’organisation pratique, jusqu’à la forme concrète que peut prendre un projet. Le principe de réalité est souvent invoqué pour camoufler un choix idéologique. Faire l’économie des moyens alternatifs détournera d’autant le projet que, comme dit le proverbe le Diable se loge dans les détails.

Peter BENOIT



[1] …mais utilisant une monnaie locale, le credito

[3] GRESAL-MSH-Alpes (Social Siences Research Group on Latin America), France

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La transition sera gratuite, autogérée ou ne sera pas…

La transition sera gratuite, autogérée ou ne sera pas…

Suite textuelle à la conférence-débat « Biens communs et collectifs, bases de la Transition » lors de la troisième Faites du fric du 27 septembre 2013.

Le professeur de permaculture (et fondateur de la première ville en transition) Rob Hopkins, refusant de parler (et donc de critiquer) le capitalisme, a révélé le sentiment récent des premiers doutes et d’une fracture idéologique quant à la volonté supposée du mouvement des Villes en transition de changer de société, et non seulement de régime ou  de gouvernement. Ceci laisserait naturellement le champ libre aux récupérations de type éco-blanchiment capitalistico-compatibles, dont il faut reconnaitre la discrète mais réelle éclosion, alors que Permaculture et Transition commencent à peine à dépasser le cercle des initiés. L’un des reproches accusant la permaculture (d’où provient la transition) de social-traitrise s’appuie en effet sur sa privatisation, en particulier sur le plan de la formation, et pour tout dire son évolution en business, accentué par une hégémonie anglo-saxonne. Or, pas plus la permaculture que la transition ne peuvent se satisfaire des fondamentaux régissant le capitalisme, dont l’évolution récente, boursière et mondialisée, l’éloigne définitivement de tout compromis.

En effet, si l’on peut tout pervertir en manipulant les chiffres ou en trahissant l’esprit de la pensée fondatrice, une analyse sérieuse démontre que la permaculture, système -certes à vocation réparatrice apparemment peu révolutionnaire- de création d’écosystèmes acceptables, dont la Transition est la forme urbaine, intègre des moyens adaptés à ses buts, tout entièrement tournés vers un fonctionnement autogéré, gratuit et tourné vers la satisfaction des besoins de tous par l’usage maximum de biens communs et collectifs. Les fondateurs de la permaculture se sont d’ailleurs inspirés de gestions d’espaces et de ressources naturelles directement inspirées de sociétés sans État ni économie marchande, sociétés majoritaires dans l’histoire de l’Humanité. Jean-Louis Sagot-Duvaroux, dans Pour la gratuité démontre bien qu’elle est « l’inverse du marché qui se présente aujourd’hui » et l’inscrit comme une aspiration millénaire.

Pour parer au faux problème d’une gratuité qui ne pourrait être totale (on parle alors de quasi-gratuité), faux problème parce qu’en introduisant le coût de fabrication d’un objet offert, on omet son contre-coût symbolique (don/contre-don), il propose des gratuités socialement organisées, c’est-à-dire dont le coût,  équitablement réparti sur le plus grand nombre, devient économiquement plus rentable que l’équivalent marchand.

Jean-Louis Sagot-Duvaroux constate que ce qui est gratuit est donc libre et à égalité d’accès pour tous, ce qui pose la question de la nature particulière des biens permettant cette gratuité. Nous avons vu que les biens ou services, matériels ou immatériels, se distinguent en fonction de leur partage possible (rivaux ou non), ou de leur accessibilité (exclusifs ou non).

La gratuité se définit donc surtout par la socialisation de biens partagés. Ainsi, Paul Ariès définit-il un coût en fonction du mésusage d’un bien : l’eau de consommation, gratuite en deçà d’un seuil de besoin acceptable défini par ses usagers, est financée par l’eau qui remplit la piscine.

C’est pourquoi, au sein de Montreuil en Transition, est proposé un groupe Gratuité, laquelle peut devenir un enjeu majeur en fonction duquel la transition sera un projet de transformation sociale ou tombera dans les oubliettes de l’Histoire comme d’autres néo-produits marketing obsolètes tels que le Développement Durable ou la croissance verte.

Peter BENOIT

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Communiqué du Transfo (Bagnolet) : marché gratuit aux fruits et légumes samedi 27 juillet.

 Samedi 27 juillet 2013 à 13h

Marché gratuit aux fruits et légumes – Transfo

http://www.demosphere.eu/rv/27398

A quoi ça peut bien servir de s’organiser ???
A manger toutes les semaines des fruits et légumes gratuits avec tous ses potes !

Tous les samedis de 13h à 16h,
le PETIT MARCHÉ s’installe dans la rue, devant le Transfo ; pour partager les légumes et fruits bio donnés par les commerçants de Rungis, c’est gratuit!

La société de consommation produit un nombre de déchets incalculables, profitons-en !!

Toutes les semaines, une équipe de 3 personnes part avec le camion collectif voir des commerçants que nous avons démarchés, nous mettent toutes les semaines les légumes invendus de côté, que nous récupérons. Nous gardons une partie pour manger toute la semaine, une autres pour faire la cuisine lors d’évènements, et une autre est redistribué TOUS LES SAMEDIS, de 13h à 16h devant le transfo!

Viens on s’organise pour ne plus perdre notre vie a la gagner!!!!!

Lien : http://www.demosphere.eu/rv/27398
Source : http://transfo.squat.net/evenements/marche-gr…

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