Quelle gratuité ? Pour quel objectif ?

On se perd en conjectures en buttant sur les différentes notions de gratuité, bien commun, économie de don… Nous avons vu que les biens ou services peuvent être

–       rivaux [pomme] ou non-rivaux [émission de radio] en fonction de leur partage possible ou non,

–       exclusifs [plage privée] ou non-exclusifs [air que je respire] en fonction de leur accessibilité, ce dernier critère étant le plus important dans une économie de gratuité, ce qui exclut donc les biens de club (abonnement, péage) non-rivaux mais exclusifs et les biens privés (rivaux, exclusifs).

Ces biens ou services (matériels ou immatériels) doivent donc être :

–       collectifs (accessibles à tous une fois créés [réseau routier, air pur]), et publics (à la fois non-rivaux et non-exclusifs [biodiversité], à condition de n’être pas dégradé par une rivalité [eau devenue rare]

–       communs (non privatisés, hors du secteur marchand et gérés par la communauté des usagers : [rivière, dialecte])

Dans cette mesure, la gratuité («…un bien ou un service obtenu sans qu’aucune contrepartie, en particulier pécuniaire, n’ait à être fournie. ») s’inscrit dans l’économie du don, ce qui règle le faux problème selon lequel « dans la réalité, rien n’est totalement gratuit » du fait d’un coût caché de fabrication, ou d’opportunité concurrentielle. En effet, la nature et la destination commune et collective des biens ou services qui nous intéressent ici assume le choix politique d’intégrer ces coûts : quand l’État construit un hôpital public, la question du coût passe après la volonté politique qui a fondé ce choix. Autrement dit, la légitimation politique (par exemple d’une assemblée) justifie les moyens mis en œuvre : la construction d’un hôpital n’est jamais trop chère au regard de l’intérêt collectif, ce qui n’est  pas le cas, par exemple de la construction d’une centrale nucléaire, ou celle d’un porte-avion.

Dans les sociétés contemporaines, cette économie du don prend des formes diverses. Très présente de manière informelle dans un cercle proche (famille, amis, voisins), elle s’exerce au-delà dans des réseaux de l’information et de la connaissance (RERS, recherche médicale, Décroissants, logiciels libres) et apparait plus globalement dans des communautés de base (quartiers, villages, comités) en cas de faillite ponctuelle et localisée du système monétaire marchand [Argentine 2002].
Dans sa présentation, Wikipédia, y ajoute également les systèmes de collecte de fond, dont la principale différence avec les exemples précédents est qu’elle réintroduit la monnaie capitalisable dans l’échange. On voit donc là l’intérêt de définir ce qui correspondrait à notre définition de la gratuité, à défaut d’un terme alternatif :

–       portant sur l’échange de biens essentiellement collectifs et communs

–       n’utilisant, directement ou non ni marché, ni monnaie capitalisable.

Il nous reste une interrogation concernant l’introduction de monnaies locales complémentaires dans un tel système d’échanges, lesquelles sont adossées à la monnaie officielle, et donc en partie au marché capitaliste. Si l’on comprend tout l’intérêt de ces monnaies, en particulier vers la relocalisation économique (autant d’argent non investi dans le circuit boursier, les blanchiments divers, les industries de mort et la corruption), celles-ci ne répondent pas complètement aux fondamentaux éthiques et même économiques de la gratuité telle que nous l’avons reformulée. Tournée autrement, la question pourrait être : quelles garanties pouvons-nous créer pour qu’une monnaie complémentaire, momentanément utile dans une période de transition, puisse à terme laisser place à un système de production et de consommation répartissant les ressources selon les besoins de chacun et de tous ? Dans une telle société, la monnaie ne serait probablement plus un outil adapté.

La proposition peut donc être à moyen terme de développer en un même espace toutes les alternatives existantes (zones de gratuité, échanges de savoirs, récup, SELS, mutualisations diverses et monnaie locale) lesquelles, loin de se concurrencer, contribueraient dans leur diversité à inventer, expérimenter et diffuser les outils économiques de la société en devenir.

Publié dans Comprendre, Economie, Gratuité, Monnaie locale, Thèmes | Laisser un commentaire

Autour de la gratuité : biens communs, biens collectifs…

Dans un intéressant article, Alain Beitone, de la revue du Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales, s’interrogeait sur différentes définitions de la notion de biens, dont on peut dire qu’il forment le support de la gratuité, et participent donc de sa propre définition.

Celui-ci distingue non seulement les biens collectifs (qui peuvent être privés ou publics) et les biens publics, mais aussi les biens tutélaires, privatifs, privés,

Alain Beitone, « Biens publics, biens collectifs, Pour tenter d’en finir avec une confusion de vocabulaire », Revue du MAUSS permanente, 27 mai 2010 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/spip.php?article690

 Extraits choisis :

L’usage de l’expression « biens publics »  Cette définition nous semble problématique dans la mesure où elle assimile bien public et bien collectif. …La définition, au sens strict, d’un bien public est … différente : un bien public est un bien à la fois produit et fourni par la puissance publique (par exemple en France l’école publique). …L’usage du terme « bien public » à la place de bien collectif est un anglicisme problématique

1/ La question des biens tutélaires

Si certains biens, qui ne sont pas techniquement des biens collectifs, sont cependant des biens publics, cela résulte notamment du fait qu’il s’agit de biens tutélaires (merit goods). C’est-à-dire de biens dont la puissance publique a considéré qu’ils devaient être consommés de façon obligatoire (obligation scolaire, vaccinations obligatoires) ou qu’ils devaient être accessibles sans qu’intervienne une exclusion par les prix.
… La distinction biens tutélaires/biens non tutélaires ne recouvre donc pas la distinction biens collectifs/biens privatifs (ni la distinction biens publics/biens privés puisque comme le dit Bénard la puissance publique peut ne pas décider de prendre en charge la production de biens tutélaires mais par exemple de simplement jouer sur leurs prix par l’outil fiscal).
…Confondre bien public et bien collectif revient ainsi à mettre de côté les raisons politiques qui peuvent pousser la puissance publique à produire des biens privatifs et met ainsi de côté la question des biens tutélaires. Ainsi, alors que la production des biens collectifs répond à une contrainte technique et peut être analysée dans le cadre d’une approche individualiste, la production des biens tutélaires relève d’un choix politique et d’une approche organique de l’Etat.

2/ La question de l’exclusion par les prix

En bref la question de l’exclusion par les prix, comme la question des biens tutélaires, est une question plus politique que technique, puisque la frontière entre ce qui est excluable ou pas relève à la fois de conditions techniques changeantes et de choix institutionnels susceptibles d’évoluer.

3/ La question de la production associative des biens collectifs

Un bien collectif peut être un bien privé, c’est le cas par exemple des radios libres associatives …De la même façon, les cérémonies religieuses sont privées

… Les biens collectifs n’ont pas forcément à être produits par la sphère publique.

4/ La question des biens communs

Au sens strict, en science économique, les biens communs sont les biens qui sont caractérisés à la fois par la rivalité et par la non exclusion. Ce ne sont donc pas des biens collectifs et ils ne sont pas forcément des biens publics. Les pâturages communs (commons) dans l’Angleterre pré-industrielle

…L’eau destinée à l’irrigation est dans beaucoup de communautés agricoles un bien commun. On applique aujourd’hui ce concept aux ressources halieutiques (le thon rouge de Méditerranée, les baleines).

…la qualité de l’air ou l’absence de trou dans la couche d’ozone ne sont pas des biens communs, comme on l’écrit parfois, mais des biens collectifs (pas de rivalité).

5/ La question des biens de club

Les biens de club sont des biens qui sont non rivaux, mais excluables par les prix. Un premier exemple vient à l’esprit, celui d’une séance de cinéma. Dans la limite de la taille de la salle, c’est un bien non rival (indivisibilité d’usage) et l’entrée d’un nouveau spectateur dans une salle en partie vide où la projection doit avoir lieu a un coût marginal nul (ou négligeable).

…On voit donc que les biens de club permettent une organisation collective, mais que le recours à l’exclusion par les prix peut revêtir un caractère ségrégatif. Par exemple le développement de zones d’habitation privées dotées de leur propre service de sécurité peut s’interpréter en termes de biens de club.

Conclusion

… les biens publics sont des biens produits et fournis par la puissance publique alors que les biens collectifs sont des biens non rivaux et non excluables. Les biens collectifs peuvent être des biens publics mais ils ne le sont pas forcément. A l’inverse, tous les biens publics ne sont pas forcément des biens collectifs. La puissance publique peut décider pour des raisons politiques de produire et fournir certains biens même s’il n’existe pas de raisons techniques à cela (exemple des biens tutélaires). Il est important de noter que les biens tutélaires ne sont pas non plus forcément des biens publics.

…Ainsi, la distinction entre bien collectif, bien de club, bien commun et bien privatif renvoie à des caractéristiques techniques et à des choix sociaux qui peuvent évoluer au cours du temps. La distinction entre bien public et bien privé renvoie elle à la nature du producteur. Enfin la distinction entre bien tutélaire et bien non tutélaire renvoie à un jugement normatif sur les biens.

… De plus, il nous semble que la confusion entre bien public et bien collectif est problématique parce qu’elle sous-entend que la puissance publique ne devrait intervenir qu’en cas de défaillance du marché, occultant ainsi la dimension politique de son intervention en la limitant à des critères techniques. Par ailleurs, cette confusion ne permet pas de penser la production par le secteur associatif des biens collectifs et présente ainsi de façon binaire la distinction entre public et privé, omettant l’existence au sein du privé du secteur de l’économie sociale et solidaire et ne permettant pas d’analyser l’existence de formes hybrides telles que les partenariats publics privés.

 

Annexes

Annexe 1 : Une présentation traditionnelle de la classification des biens

PNG - 9.3 ko


Annexe 2 : Production privée ou publique et fourniture privée ou publique

PNG - 14.9 ko

Source : J.D. Lafay : Economie publique normative, Université de Paris I, Cours de maîtrise de sciences économiques, 2002-2003. laep.univ-paris1.fr/jdlafay/teaching/Ecopubno.doc

 

 

Annexe 3 : Caractéristiques techniques des biens et choix politiques de leur mode de gestion

PNG - 28.2 ko
Publié dans Gratuité | Tagué | Laisser un commentaire

Article du Parisien sur la zone de gratuité

A Montreuil, la gratuité ça paye !

Publié le 14.04.2013

<br /><br /><br /><br /><br />
Montreuil, halle de la Croix-de-Chavaux, hier. Cette brocante où tout était gratuit a attiré un vaste public qui s'est rué sur les vêtements, la vaisselle, les livres… déposés par de généreux donateurs. </p><br /><br /><br /><br />
<p>

 

Montreuil, halle de la Croix-de-Chavaux, hier. Cette brocante où tout était gratuit a attiré un vaste public qui s’est rué sur les vêtements, la vaisselle, les livres… déposés par de généreux donateurs. | (LP/B.L.) Piétinements et bousculades hier après-midi sous la halle de la Croix-de-Chavaux à Montreuil. Il est 14h30 et la « zone de gratuité » vient d’ouvrir ses portes. Ou plutôt ses barrières métalliques derrière lesquelles, le temps d’un après-midi, l’euro est banni. Sur des cartons posés à même le bitume s’entassent vêtements, livres et disques gratuits que des dizaines d’habitants sont venus déposer et que d’autres viennent soupeser, tâter, glaner… et parfois s’arracher.Il y a là des femmes seules avec des chariots, des familles entières, des jeunes couples intéressés par l’esprit des lieux. « C’est le Bon Coin en plein air! lance Marine, 26 ans. Il y a tellement de choses dont on ne se sert pas. Et puis on peut se procurer de nouveaux objets en se passant de monnaie, ça fait plaisir ». « Ni fric, ni troc! », tel est le slogan des initiateurs du projet, un groupe de voisins de Montreuil, habitant tous la même rue (NDLR : la rue de Villiers) qui ont eu l’idée en 2010 d’organiser cette brocante d’un genre particulier devant chez eux.
Hier à l’occasion du festival « Tous acteurs! », l’idée était de délocaliser la « zone de gratuité » en plein centre-ville. « La gratuité est un prétexte. Ce qui nous intéresse, c’est les rencontres et le lien social que ça provoque. On fait de la politique sur le terrain », explique Anne, l’une des organisatrices. Toute l’année désormais, Anne perpétue l’esprit de gratuité sur Montreuil avec le système Bouq lib’ qui fêtait aussi hier, de façon plus inaperçue, ses deux ans. Aujourd’hui à Montreuil, ce sont entre 10000 et 20000 romans, identifiables avec un petit autocollant bleu, qui sont disponibles et circulent chez les commerçants.
Parmi les « donateurs », on croise Christiane, une sexagénaire qui avait besoin de faire « du vide ». « Je préfère donner comme ça que de jeter mes affaires dans les bornes des associations. Elles se font piller », déplore-t-elle. D’autres habitants ne sont là que pour « prendre » comme Myriam, une jeune maman étonnée de cette « brocante gratuite » qui repart avec un pull rose, un livre pour enfants et cette machine à croque-monsieur jaune poussin qui la réjouit. Derrière les barrières, des dizaines de bénévoles tempèrent l’excitation. « On veille à ce que personne ne se bagarre. C’est normal, les gens ne sont pas habitués », glisse l’un d’eux.

Le Parisien, Publié le 14.04.2013

Publié dans Compte-rendu, Evènement public, Gratuité, Media, Presse | Laisser un commentaire

13/04 – Bouq’Lib’ fête ses 2 ans

Bouqlib_a_2_ans

tout_est_gratuit

Bouq’Lib’ fait sa zone de gratuité !

Apportez / prenez ce que vous voulez !

samedi 13 avril de 14h à 19h30
sous la halle du Marché Croix-de-Chavaux

Une zone de gratuité ?
C’est un espace délimité où tout ce qui est posé devient gratuit.

 Tout sera gratuit, vraiment ?
On vit dans une société de consommation où tout est déterminé par l’argent :
« l’argent que l’on a, l’argent que l’on gagne, l’argent que l’on n’a pas »…
Peut-on faire autrement ?
La générosité, le partage, la solidarité ne sont pas de vains mots pour Bouq’Lib’.
Alors pour une journée, nous décrétons que tout est gratuit.

Dans la zone de gratuité,
vous déposez ce que vous voulez
et repartez avec ce qui vous fait envie…

Dépôts et trouvailles
Vous pouvez donner des assiettes, une lampe, deux CD, un pot de fleurs, une table basse, une paire de jean’s, des vêtements d’enfants, des jouets, une poussette, des baskets, une robe de soirée, des stylos feutre, un tableau, un plateau, une chaise, une boîte, une couverture… et emporter… surprise !

… Et puis des livres aussi !
Peut-être les vôtres qui seront transformés en Bouq’Lib’
pour qu’ils voyagent de mains en mains à Montreuil.

Bref
On recycle, on récupère, on donne, au lieu de jeter !

Pour ses 2 ans, Bouq’Lib’ fait la fête !
concerts, jeux, contes, expos,
buvette participative, ateliers, rencontres…
tout gratuit, parce que Bouq’Lib’ c’est la gratuité en liberté !

+ d’info

Le même jour, à la même heure, au même endroit, vous aurez aussi la chance de pouvoir construire des bacs potagers pour préparer le lancement des Incroyables Comestibles à Montreuil !

2 ans Bouqlib9affiche_zone_de_gratuite
Publié dans Gratuité, Tous Acteurs ! | Laisser un commentaire

Compte-Rendu de la réunion « Gratuité » du 25 mars 2013

Nous n’étions que trois (deux excusées avaient signé leur mot d’absence), à deviser de tout autre chose autour d’une collation, notamment des nombreux potins montreuillois, nous découvrant (Françoise, Hélène et Peter) quelques connexions correspondant parfaitement à la phase « Relier les acteurs » du célèbre Manuel de Transition, notre petit livre vert à nous…

Notre participation au Festival de la récup’ fut un succès total : dimanche, à Comme Vous Émoi trônait, sur une grande estrade circulaire le magnifique palmier de l’îlot des ressources, sous le signe des trois R (réduire, réutiliser, recycler) rassemblant une zone de gratuité garnie d’objets divers mais aussi de matériaux, lesquels servirent tout l’après-midi de base aux ateliers de carton ou de chapeaux extraordinaires. Une zone de gratuité, très fournie, très diverse, et en définitive très vivante !Nous avions aussi construit un mur de cagettes (deux heures de montage !) qui recueillaient des oeuvres de récupe, comme des porte-monnaie en briques de lait, un catamarran ou un petit meuble chinois entièrement en carton.

Le festival étant au maximum sous le signe de la gratuité, le prix d’entrée se payait en fruits et légumes, lesquels, associés aux rebuts de marché, fournirent l’excellent repas concocté sous la houlette de Clotilde (de La marmite d’Eugène).

Et maintenant ? Les objectifs des différents groupes de la Transition à Montreuil se déclinent à court, moyen ou long terme. En ce qui nous concerne, le court terme est essentiellement la tenue de zones de gratuité.

La troisième que nous organisons s’annonce le samedi 13 avril pour des deux ans de Bouq’lib (http://bouqlib.over-blog.fr/article-les-2-ans-de-bouq-lib-sous-la-halle-du-marche-croix-de-chavaux-115181671.html )

A moyen terme, nous pouvons :

– participer à l’une des soirées du Festival Tous acteurs (tout avril) ; à nous d’imaginer de quelle façon,

– nous greffer le 4 mai aux Incroyables comestibles, sous la halle du marché,

Enfin, notre participation sera indispensable lors du parcours de la Transition qui s’installera au coeur du parc Montreau à la fête de la ville le 22 juin.

Publié dans Compte-rendu, Gratuité | Laisser un commentaire

Compte-Rendu de la réunion « Gratuité » du 12 mars 2013

Etaient présents : Peter, Thérèse H, Fran Lap, Philippe, Isabelle et Camille

Vito Vito qui a participé à la première zone de gratuité de Montreuil et est intervenu à la « Faites du fric 2 », nous transmet trois messages :-          Les copains de la rue de Villiers sont partants pour refaire des zones de gratuité et y participer.-          Ils nous offrent la possibilité de passer des infos sur leur blog :  « http://zonedegratuite.hautetfort.com»-          Ils sont intéressés par le projet de la maison de la gratuité-          A titre personnel, il propose une tribune pour parler de la maison de la gratuité. Il rédige un texte à ce sujet et veut faire un lien avec ceux qui ont le même projet.
Peter Peter a réfléchi à la gratuité et lui donne un sens dans le « bien commun ».En effet dans la classification des biens primaires, secondaires et tertiaires, les biens primaires devraient faire partie du « bien commun ». Les biens communs devraient être gratuits : ce sont les biens vitaux comme l’eau, l’air, la nourriture, …Ce qui est gratuit actuellement : La rue, les squats…Définition d’une maison de la gratuitéOn peut développer dans un même lieu des connections entre SELs, RERS, recyclage, auto-construction, auto-réparation, monnaie locale, ressourcerie, animations artistiques enfants/adultes, …C’est un lieu de diffusion, de ressources, de propagation sur la gratuité.Il faudrait créer un lieu ouvrable, disponible. Par exemple, celui de Mulhouse a des horaires de magasin, avec un salarié en contrat aidé. Le maire a fondé ce lieu pour créer du lien social. Les personnes ne peuvent pas prendre plus de trois objets. C’est une maison de propagande de la gratuité.Un peu d’histoire–          Ce mouvement a ses racines dans les « diggers » (1649). C’est un mouvement religieux de paysans sans terre qui ont squatté et cultivé une colline. Ils ne sont fait massacrer. http://fr.wikipedia.org/wiki/B%C3%AAcheux–          Les luddites est le nom donné à un violent conflit industriel en 1811-1812 d’ouvriers se révoltant contre leur remplacement par des métiers à tisser. Ils ont brisé les machines. http://fr.wikipedia.org/wiki/LuddismeDans les années 60, le mouvement « hippies » est né du mouvement des diggers. . http://fr.wikipedia.org/wiki/Hippie Des jeunes ont afflué vers San Francisco et ont développé le « DoItYourself » qui a été suivi du mouvement punk (sans valeur) http://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_punkLes hippies ont récupéré la nourriture jetée, se sont servis dans les magasins pendant 2 ans. Ils ont alors créé le 1er magasin gratuit « Free shop ».
Françoise Réflexion sur la définition du « pas cher » ou « gratuit ». Contrairement à ce qu’on pense, dans les zones de gratuité, il n’y a pas que des profiteurs mais chacun donne.
Peter La gratuité totale n’existe pas : don, transmission, etc.  On peut parler du « Plus gratuit possible ».  (AGQP : Aussi Gratuit Que Possible)
Thérèse Pile poil site de petites annonces sur montreuil.fr http://montreuil.etyssa.com/
Françoise Préfère le fonctionnement éparpillé de Booklivres à rassembler les acteurs en un seul lieu.
Isabelle Ce ne sera pas facile de regrouper des acteurs qui existent depuis plus de 10 ans et qui ont déjà tenté des rapprochements, en vain.Dans un projet de maison de la gratuité, tout n’est pas gratuit : Le local, le stockage, l’entretien, les salaires, … Je suis gratuit-sceptique sur la totale gratuité car ce projet nécessite de s’appuyer sur des subventions ou autres financements.
Thérèse Si on parlait de don plutôt que de gratuité ?
Tous Le mot « Don » a plusieurs sens : religieux, magnétisme, et il est à sens unique.
Peter En économie, un don entraine un contre-don. Rien n’est gratuit, comment conceptualiser et développer l’idée du bien commun (indispensable). Il faut diffuser le développement du bien commun. La maison de la gratuité permettrait de confronter plusieurs expériences qui dégagent l’idée du bien commun. Peter a développé des zones de gratuité à « comme vous émoi », « Faites du fric ». C’est facile à mettre en place pour des événements éphémères.Le 24 mars, commence le festival des utopies concrètes à « Comme vous émoi », sur le thème du « festival de la récup ». Peter y a proposé une zone de gratuité.Un îlot avec des caisses permettra à chacun de déposer, jetter ou reprendre des objets.
Françoise La notion de bien commun ne désigne pas que des objets mais aussi l’eau, l’air, la santé, le logement, la nourriture, l’éducation, la culture…Les verres, chaises et autres objets sont des biens secondaires. Il y a donc une contradiction avec l’exemple que l’on donne avec les zones de gratuité.En attendant, on ne fait pas la révolution. Pendant qu’on fait ça, on ne redéfinit pas les rapports sociaux, les biens primaires.
Isabelle C’est l’exemple des incroyables comestibles.
Peter S’oppose à la notion de propriété intellectuelle et de création artistique.Le 4 mai à Montreuil auront lieu les incroyables comestibles avec les colibris. On pourrait y participer. L’éducation populaire est une entrée possible comme l’accès à l’eau (ex : Construction de bacs de récup d’eau ; compost)
Philippe Compromis entre l’eau de source et l’eau en bouteille. Il y a trois puits artésiens (fontaines) à Paris : Square Lamartine 16ème, Place de la rotonde 12ème et Rue bobillot 14ème.http://fr.wikipedia.org/wiki/Puits_artesisiens_de_ParisCelui de la rue Bobillot alimente la piscine de la butte aux cailles.
Francoise Le sol des murs à pêches est plombé depuis des générations. Le plomb vient des pluies fertiles mais des produits toxiques (déchets de Paris) et la pollution atmosphérique.L’éducation populaire se perd. Les nappes phréatiques sont polluées. La pollution rend vicié l’eau, l’air la nourriture. Il faut proposer des produits de qualité pour tous : « l’excellence pour tous ».
Isabelle Aujourd’hui les produits sont soit bio, soit équitables, les deux à la fois, ce n’est pas rentable.
Françoise Micro-expérience ou lobbying politique. On en est réduits à ne plus croire aux lobbyings politiques décidés par Bruxelles. Il y a une contradiction entre micro-initiatives et lobbying.
Thérèse La transition est un grand mouvement. Il y a du rebondissement dans l’air au niveau international.
Isabelle A court terme -> le 24 mars, Festival de la récup (zones de gratuité, recyclerie, ressourcerie)A moyen terme -> le festival « Tous acteurs »A long terme -> La maison de la gratuité
Thérèse Il faut ébranler les décisionnaires
Philippe A Bruxelles, c’est Davis contre Goliath. Les grands changements se font par des initiatives
Peter Demande des actions de sensibilisation, d’interpellations actives
Thérèse On est pas encore assez conscient. Il faut se bouger correctement
Camille A Pékin, lors d’un nuage de pollution, un milliardaire vend des canettes d’air pur.
Philippe Veut une maison de la gratuité, créer des espaces de gratuité, offrir des services, connaissances, faire passer le message que récupérer est plus logique que d’acheter neuf à chaque fois.Pollution de l’air : un nouveau incinérateur nommé « Centre de tri moderne » qui fume et pollue. Celui de Créteil ne brûle que la nuit pour cacher la pollution.
Isabelle Il faut lutter contre la surconsommation et le gaspillage, prôner la récupération la réutilisation et les détournements d’objets.
Thérèse Frédéric de «  Comme vous émoi » va récupérer les restes du marché pour le festival de la récup (repas récupéré).
Camille Il faut militer pour toujours pouvoir télécharger gratuitement sur Youtube. Google a créé Youtube et a grandi son succès. Il veulent le rendre payant. Les artistes et les consommateurs ne sont pas d’accord. Certains s’en servent comme tremplin pour vendre un CD. L’économie numérique et le logiciel libre se développent.
Peter « Comme vous émoi » propose-          Dans le 20ème, les habitants d’une rue passante déposent des objets dans un recoin. Tous les passants peuvent se servir. Ca créé une zone de gratuité implicite qui s’organise.-          Il y a des projets de boite à don pour les livres.-          On pourrait aménager des cabines téléphoniques en étagères-          Multiplier les lieux informels : les incroyables objets-          On pourrait créer un concours photos avec des lieux insolites de récup.
Françoise L’action d’interpellation ne va pas forcément toucher les décisionnaires.
Isabelle Il faut interpeller par l’action, l’exemple : dire « bonjour » pour donner l’exemple.
Tous Nous convenons de nous retrouver le 24 mars au festival de la récup, en parler et amener des objets (livres..).
Tous Prochain ordre du jour :Déterminer des objectifs à court, moyen et long terme.Se retrouver lors du festival « Tous acteurs », cinéma sur la gratuitéLister les dates dans lesquelles notre groupe peut intervenir   4 mai : incroyables comestibles   6 avril : Fête de la citoyenneté à Fontenay sous Bois 10 avril : film « Nature contre nature », avec une intervention de Peter sur la permaculture et la gratuité.

 

Publié dans Compte-rendu, Gratuité, Réunion privée | Laisser un commentaire

Viv(r)e la gratuité : une issue au capitalisme vert, Paul Ariès

 

La perspective révolutionnaire est-elle morte avec l’effondrement du modèle soviétique ? Ne peut-on penser pourtant que la crise écologique rend plus actuelles et urgentes que jamais les grandes questions que posaient jadis les différentes familles socialistes ?

Le moment est incontestablement venu d’en finir avec une certaine gauche c’est-à-dire avec sa vision de l’histoire, sa conception du politique, son rêve d’un gâteau toujours croissant. En finir avec cette gauche-là est nécessaire pour retrouver, sous ses sédiments solidifiés, le sang qui vivifiait autrefois ses rêves, ses valeurs, ses projets, ses combats, ses conquêtes. Tout se passe comme si nous avions perdu la capacité d’imaginer un autre monde en raison de ce « trop plein de réalité » qui nous broie et interdit toute évasion. Comment croire qu’être «révolutionnaire » puisse être de revendiquer le SMIC à 1500 euros « tout de suite » face à une gauche réformiste qui le promet pour un peu plus tard ? Si cette identité doit être conservée, être de gauche n’est-ce pas d’abord défendre les dimensions non économiques de nos existences et de la société, valoriser les cultures populaires, c’est-à-dire se refuser (individuellement et collectivement) comme forçats du travail et de la consommation ? Certes, si on ne croit plus en la possibilité de construire une société plus fraternelle, le SMIC à 1500 euros devient une revendication confortable et même juste socialement, car comment pourrions-nous accepter de renvoyer dos à dos exploités et exploiteurs, dominants et dominés, salauds et pauvres types. Mais si nous croyons toujours en la possibilité de rouvrir le champ des possibles, faut-il accepter ce corporatisme qui entretient le système qui nous aliène plus qu’il ne le combat ?

Nous ne pourrons renouer avec l’espérance que si nous rejetons à la fois l’idée qu’un autre monde ne serait pas possible et celle qu’un autre monde serait inéluctable. En finir avec le dogme de la fin de l’histoire ne sera pas nécessairement si simple lorsqu’on constate avec quelle facilité cette gauche s’abreuve aux « globalivernes » de l’époque : après avoir réhabilité l’entreprise et le marché, il nous faudrait épouser leur immondialisation. En finir avec l’autre dogme suppose de régler nos comptes avec la thèse marxienne d’un enchaînement inévitable des sociétés : le capitalisme comme accoucheur du socialisme. J’ai bien peur en effet que la société capitaliste en détruisant tout ce qui restait des sociétés traditionnelles ait fini par inventer les humains qui vont avec ses produits. Nous serions dans ce cas bien plus étrangers au socialisme que nos grands-parents purent l’être. Ce ne serait donc pas par hasard que la nouvelle frontière du socialisme passerait quelque part en Amérique latine et centrale au contact des peuples autochtones les moins déracinés. Ce constat serait désespérant, sauf si nous acceptons de changer de regard et d’admettre que l’anticapitalisme a toujours son siège au coeur même de nos existences

Quel pourrait être le nouveau paradigme révolutionnaire ?

Je suis fondamentalement d’accord avec Jean Zin : la notion de « décolonisation de l’imaginaire » (Serge Latouche) ou de « réveil des consciences » (Pierre Rahbi) est totalement insuffisante, car le grand problème est d’abord celui des institutions. Nous avons besoin d’un principe qui guide nos pas et qui soit capable de fédérer notre action. Les objecteurs de croissance revendiquent « plus de liens et moins de biens » mais comment y parvenir ? Beaucoup de nos amis ne croient pas en la possibilité de faire rêver et de défendre des intérêts, c’est pourquoi ils s’en remettent à la pédagogie des catastrophes. Ces adeptes de « la décroissance faute de mieux » se condamnent à l’impuissance. Je fais, au contraire, le pari opposé : celui du caractère désirable de notre projet. Ce qui suppose de partir de ce qui constitue l’angle mort de tout système car la solution est toujours du côté de la béance… entendue comme ce qui suture la structure. Toute société est en effet fondée sur un Interdit structurel : la monarchie a ainsi fait du régicide le crime absolu ; la bourgeoisie a ensuite élevé le respect de la propriété privée au rang de tabou ; l’interdit de la gratuité est désormais ce qui fait système et suture la société de l’hyper-capitalisme. C’est pourquoi contrairement aux autres sociétés marchandes qui ont toujours toléré un secteur gratuit (religieux ou laïc), l’hyper-capitalisme, fondé sur la vénalisation du marchand, ne peut que sacrifier la gratuité. Nos anciens ont dû guillotiner Louis XVI, Proudhon a martelé que « la propriété, c’est le vol », c’est désormais de la défense de la (quasi)gratuité que nous devons partir pour espérer fissurer l’édifice et élargir, peu à peu, cette fissure au point d’en faire société : de la défense des gratuités existantes à l’extension constante de la sphère de la gratuité.

« Gratuité de l’usage, renchérissement du mésusage ».

Cette révolution que nous proposons est donc celle de la « gratuité du bon usage ».

Cette notion ne relève pas d’une définition objective et encore moins moraliste. L’usage est simplement ce que la société reconnaît comme tel à un moment donné face au mésusage. La définition est donc affaire de mœurs, de rapports de force, d’état des lieux. Le premier grand intérêt de ce paradigme est de résoudre la contradiction entre les contraintes environnementales et le souci social car il ne suppose plus de faire croître la gâteau (PIB) avant de procéder à sa redistribution, mais d’en changer la recette. L’autre grand avantage est de reconcilier le temps de la démocratie et celui des éco-systèmes, car ce sera aux citoyens de définir ce qui est bon usage (gratuit) et ce qui est mésusage (renchéri). Il fait donc disparaître toute contradiction entre le but et le chemin. Il exige à chaque étape que le politique, la délibération, soit première. Le législateur saura trouver les solutions techniques adaptées : système de prix variables par niveaux de consommation ou par type d’usage, etc. Pourquoi payer au même tarif le mètre cube d’eau pour faire son ménage et remplir sa piscine privée ? Pourquoi payer les mêmes impôts fonciers pour une résidence principale et secondaire ? Pourquoi payer son essence, son électricité, son gaz le même prix pour un usage normal et un mésusage ? L’eau va manquer : raison de plus pour en rendre gratuit le bon usage et renchérir ou interdire le mésusage. Ce paradigme s’oppose à celui de la société dominante : que signifierait en effet l’adoption programmée d’une taxe sur le carbone si ce n’est le fait de vider les rues des voitures des plus pauvres pour que les riches puissent rouler plus vite ?

Ce principe de gratuité généralisable (sous diverses formes) à l’ensemble des biens communs est susceptible de susciter un fort courant de mobilisations populaires donc de créer un débat qui obligera, droite et gauche, à se positionner sur ce terrain. Ce principe a aussi le grand mérite de lier la cause de la liberté (de l’autonomie) à celle de la responsabilité. Contrairement à ce que pourrait être un mariage rouge-vert qui cumulerait les interdits, nous osons la liberté mais nous rappelons qu’elle doit être encadrée et qu’elle a nécessairement un prix. Chacun reste libre de s’offrir du mésusage (dans la mesure où la loi ne l’interdit pas exceptionnellement) : par exemple en possédant une maison de campagne mais en supportant les surcoûts de ce mésusage.

Le danger serait bien sûr que cette politique renforce les inégalités en permettant l’accès aux mésusages à une petite minorité fortunée. Le pire serait de cantonner le peuple au nécessaire (au sérieux) et de libérer, moyennant finances, le futile, le frivole, aux classes aisées. C’est pourquoi ce paradigme de « la gratuité de l’usage » et du « renchérissement du mésusage » ne peut aller sans une diminution importante de la hiérarchie des revenus et sans une réflexion sur l’adoption d’un revenu universel d’existence, RUE, (autour du SMIC) accouplé à un « revenu maximal autorisé », RMA, (au-dessus d’un seuil on prend tout).

Pour un revenu universel inconditionnel lié à un revenu maximum autorisé

Cette vieille idée du 18e siècle d’un revenu universel, qui figure dans l’article 25-1 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948, est toujours restée lettre morte : « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ».

La gauche productiviste n’a jamais voulu engager ce combat sous prétexte que l’introduction d’un revenu universel inconditionnel servirait de prétexte à la droite libérale pour supprimer le salaire minimum. Faisons remarquer à nos amis que le patronat et l’Etat n’ont pas attendu l’adoption d’un RUE pour démanteler le droit du travail…. Les inégalités sociales ont même explosé lorsque cette gauche-là était au pouvoir. Conséquence : la société s’est monstrueusement habituée aux inégalités de revenus : qui proposerait aujourd’hui un écart maximal de salaires de un à quatre passerait pour un affreux extrémiste, alors qu’il s’agissait d’une mesure phare du Programme commun de gouvernement de la gauche durant les années soixante-dix. En 1974, le revenu moyen des dix patrons américains les mieux payés était 47 fois plus élevé que le salaire moyen d’un ouvrier de l’industrie de l’automobile ; en 1999, il équivalait à 2381 fois le salaire moyen. Je propose donc d’opposer à l’insécurité générée par l’hyper-capitalisme le principe d’un revenu universel d’existence (RUE) versé, sans condition, à l’ensemble des citoyens : ce RUE est simplement la contrepartie de la reconnaissance du droit de chacun à l’existence puisque nous héritons tous, en tant que membres de l’humanité, de la civilisation.

L’indépendance financière est indispensable pour passer des droits formels aux droits réels et poursuivre le mouvement d’émancipation notamment des femmes et des jeunes. Elle est en outre la condition même de la décroissance, car aucun individu n’acceptera de diminuer ses activités rémunératrices si la société ne lui assure pas une certaine sécurité. Ce choix du revenu d’existence est donc celui de la poursuite de la socialisation face au recours aux tribus, chers à la Nouvelle droite qui préfèrera toujours ses « petites patries » à celui d’une société fondée sur l’auto-limitation des besoins comme condition de l’autonomie. Cette mesure en desserrant l’emprise de l’économie allégerait l’obligation de travailler. Cette libération de l’idéologie du travail est sans doute ce qui gène le plus le co-Président d’ATTAC, l’économiste Jean-Marie Harribey puisqu’il qualifie ce projet de « revenu d’existence monétaire et d’inexistence sociale ». Comment peut-on croire encore au mythe du travail libérateur ? Pourquoi pas « Moulinex libère la femme » ?

Disons-le tout de suite : l’argent ne manque pas pour financer ce RUE. Des pays moins riches notamment l’Alaska et le Brésil l’expérimentent à un niveau financier trop faible. La France a consacré en 2005 un budget de 505 milliards pour ses organismes sociaux. Les ménages en ont reçu 438 milliards au titre des différentes allocations. Le reste est consacré aux services publics (écoles, hôpitaux, etc.). L’affectation directe de tout ou partie de ces 438 milliards aux 60 millions de Français ne pose donc pas un problème comptable mais une question de choix de société : comment voulons-nous vivre ? Ce revenu d’existence est en outre inséparable d’un revenu maximal autorisé (RMA). Là où Sarkozy prône, avec la notion de bouclier fiscal, de ne pas redistribuer une partie des revenus au-dessus d’un certain plafond, nous disons l’inverse : au-delà d’un certain revenu, l’Etat prend tout. L’adoption de ce RMA (par le biais de la pression fiscale) permettrait de financer le revenu universel et l’extension de la gratuité.

Ce RUE pourrait être versé en partie en monnaie locale pour favoriser la relocalisation des activités (pas seulement économiques), en partie en monnaie fondante pour éviter la capitalisation voire sous forme de droits de tirage sur des biens communs (allocations en nature).

Quelle culture de la gratuité ?

Il ne peut y avoir de société de la gratuité sans culture de la gratuité comme il n’existe pas de société marchande sans culture marchande. Les adversaires de la gratuité le disent beaucoup mieux que nous. John H. Exclusive est devenu aux Etats-Unis un des gourous de la pensée « anti-gratuité » en publiant Fuck them, they’re pirates (« Qu’ils aillent se faire foutre, se sont des pirates »). Il y explique que le piratage existe parce que les enfants sont habitués à l’école à recopier des citations d’auteurs, à se prêter des disques, à regarder des vidéos ensemble, à emprunter gratuitement des livres dans les bibliothèques, etc. L’école (même américaine) ferait donc l’éducation à la gratuité. Les milieux néo-conservateurs proposent donc de développer une politique dite de la « gratuité-zéro » qui serait la réponse du pouvoir aux difficultés des industries « culturelles » confrontées au développement des échanges gratuits, via les systèmes « peer-to-peer ». La politique à promouvoir sera totalement à l’opposé et passera par la généralisation d’une culture de la (quasi)gratuité. Nous aurons besoin pour cela de nouvelles valeurs, de nouveaux rites, de nouveaux symboles, de nouvelles communications et technologies, etc. Puisque les objets sont ce qui médiatisent le rapport des humains à la nature quels devront être le nouveau type d’objets de la gratuité ? L’invention d’une culture de la gratuité est donc un chantier considérable pour lequel nous avons besoin d’expérimenter des formules différentes mais on peut penser que l’école sera un relais essentiel pour développer une culture de la gratuité et apprendre le métier d’humain, et non plus celui de bon producteur et consommateur. Parions que la gratuité ayant des racines collectives et individuelles beaucoup plus profondes que la vénalité en cours, il ne faudrait pas très longtemps pour que raison et passion suivent…

Comment avancer vers la gratuité ?

Jean-Louis Sagot-Duvauroux (Pour la gratuité, DDB, 1995) a défini toute une démarche pour avancer vers la gratuité qui pourrait nous servir de modèle. Il propose de « répertorier tous les espaces de gratuité qui subsistent et que la nomenclature habituelle de nos représentations éparpille sous des rubriques différentes. Cela permettrait de faire apparaître un territoire beaucoup plus grand qu’on ne l’imagine au premier abord, un rapport de force beaucoup plus disputé entre le gratuit et le marchand, prise de conscience qui constitue en elle-même un puissant encouragement à combattre le règne de l’argent. »

A côté des gratuités construites (l’école, les bibliothèques) existent des gratuités premières (la lumière du soleil, l’air), et des îlots de gratuité notamment dans le cadre familial, amical, coopératif. Ce repérage permet déjà de constater que, malgré ce que voudrait nous faire croire le système, la gratuité n’est pas morte : « Tracer la géographie du continent gratuité fait surgir à la conscience des images et des perspectives inattendues : l’argent et ses lois n’ont pas pris le pouvoir partout ; la vie humaine n’est pas forcément vouée au culte de la marchandise ; même si elle reste un parti pris, la gratuité n’est pas une illusion. »

La notion de la gratuité constitue un excellent levier de changement, parce qu’elle est enracinée au plus profond de l’histoire et de la conscience humaine : du mythe du paradis terrestre au souvenir fantasmé du sein maternel (Maurice Bellet, Plaidoyer pour la gratuité et l’abstinence, Bayard). Marcel Mauss puis l’équipe d’Alain Caillé ont montré en quoi on est intellectuellement et ontologiquement obligé de poser l’idée d’une gratuité initiale pour fonder la société. C’est donc cette donation première qui fait tenir les hommes ensemble. La loi du don engendre une triple obligation : celle de donner, celle de recevoir et celle de rendre. Le don constitue donc une véritable institution. Cette universalité du don engendre l’universalité de la lutte pour pouvoir donner.

Notre société, pour avoir trop évacué le don, s’en trouve fortement fragilisée : seule la gratuité pourrait remédier au malaise dans la civilisation. Jean-Louis Sagot-Duvauroux ajoute que « Ce combat pour améliorer la part gratuite de la vie » peut servir de « boussole pour des combats apparemment dépareillés » comme le mouvement pour la gratuité des transports collectifs urbains, du logement social, du droit au sol, etc.

L’extension de la sphère de la gratuité est la meilleure façon de contrer la tendance actuelle à la privatisation généralisée (du vivant, des espaces urbains, aériens, maritimes, des plages, des forêts, etc.) et donc au mésusage : avec la défense de la (quasi)gratuité, nous pourrions conquérir de nouveaux bastions, au lieu de nous cantonner à une attitude défensive des services publics existants, et créer ainsi un rapport de force plus favorable.

Face au capitalisme qui est une machine à insécuriser, nous devons sécuriser.
Face au capitalisme qui est une machine à tout vénaliser : nous devons dévénaliser.
Face au capitalisme qui déterritorialise, nous devons défendre l’usager maître de ses usages.

Tout ce qui permet de retrouver l’usager (nécessairement multiple) derrière la figure trompeuse du consommateur est positif. Mais ne nous leurrons pas : il ne suffit pas de renouer avec un autre vocabulaire pour métamorphoser les conceptions et les pratiques. Il ne s’agit pas davantage de fantasmer sur un retour des anciens usages : non seulement c’est impossible mais pas souhaitable. Serait-il profitable de revenir à des objets sexués ? Nous pouvons rompre avec la société productiviste et de consommation sans faire de nouveau des serpillières et des balais les biens propres des usagères (des femmes).

Il s’agit bien de réinventer un autre mangeur derrière le consommateur de produits alimentaires, de réinventer un nouveau patient derrière le consommateur de soins (para)médicaux, de réinventer un nouvel élève derrière le consommateur de cours, etc. Tous ces combats sont parallèles mais dissemblables puisqu’il s’agit justement de faire (re)naître des usages spécifiques : nous sommes du côté de la dé-liaison de ce que la consommation a lié. Nous devons désapprendre à penser que manger et lire serait comparable donc aucune alter-consommation ne peut les réunir. Cette réinvention de l’usage passe par une anthropologie sensualiste. Le bon usage est toujours du domaine du voir, de l’entendre, du toucher, du goûter, du contempler, du penser, de l’aimer, de l’agir alors que le mésusage est du registre de l’avoir, du paraître, du vénal.

J’insiste : la culture de l’usage n’est pas celle du nécessaire. Elle ne s’oppose pas à la frivolité, bien au contraire, contrairement à toute une tradition de l’extrême gauche qui réduisait sa pensée aux « vrais » besoins. Le bon usage, c’est aussi la fête c’est-à-dire faire bombance, faire du bruit, mélanger le politique et le commercial, le livre et les merguez.

« Gratuité de l’usage » et « renchérissement du mésusage » : voilà qui aiderait cependant à renouveler la pensé d’une gauche déboussolée et d’une écologie exsangue, voilà qui pourrait renouveler les formes de notre combat.

Ces questions sont développées dans Paul Ariès, Le Mésusage, Essai sur l’hypercapitalisme, Parangon, 2007.

Paul Ariès est politologue, directeur de la rédaction du Sarkophage http://www.lesarkophage.com/
Ouvrage à paraître : La simplicité contre le mythe de l’opulence (La Découverte, 2010).

Cet article a été publié par Paul Ariès, le 8 février 2010 à 16:21

Publié dans Gratuité | Laisser un commentaire