Faillite de réseaux de «troc» en Argentine : quels enseignements en tirer pour la transition ici et maintenant ?

le Diable se loge dans les détails

Malgré son ancienneté (2005), la passionnante étude Essor et faillite des réseaux de «troc[1]» en Argentine : l’échec d’une refondation sociale[2] du chercheur[3] Bruno MALLARD, analysait les causes multiples et parfois sous-estimées ou omises de l’impuissance à proposer une réelle alternative au capitalisme, pourtant localement affaibli par la grande crise des années 2000.

Le chercheur, après avoir étudié la dynamique d’un mouvement social sans précédent (touchant probablement un cinquième de la population), démontre que  la faillite des célèbres clubs de troc, essentiellement imputable à la circulation de faux-billets mais aussi à un redressement économique, est essentiellement due à des causes structurelles déterminantes, lesquelles permettent de comprendre qu’en quelques mois, 90% des adhérents se soient retirés de ces clubs. Ces «causes profondes de l’échec» «à faire advenir l’alternative socio-économique promise» lui semblent liées, à la contradiction dans les faits entre un discours fortement éthique basé sur un idéal  prosommateur (ici dans le sens producteur-consommateur), et un fonctionnement économique reposant finalement sur les bases capitalistes de la société de consommation.

On y retrouve en effet :

–          la naturalisation du marché, les fondateurs souhaitant « réinventer » celui-ci, considéré comme naturel, la preuve par la vision d’un troc originel, correspondant plus à un  mythe de la société marchande qu’à une réalité anthropologique, poussant finalement les militants au conformisme économiciste.

–          l’idéalisation du rapport économique, qui, pour éviter la critique du capitalisme, diabolise ses formes les plus agressives, qui pervertissent «le jeu du marché libre», caractéristique fondamentale du troc selon deux de ses fondateurs.

–          une mise en œuvre dominée par l’utilitarisme, les pratiques solidaires, éthiques, voire autogérés étant trop faibles pour constituer un garde-fou.

Il en découle notamment une logique concurrentielle d’amélioration personnelle en totale contradiction avec les valeurs sociales défendues,  la préférence individualiste -souligne l’auteur -étant celle du rapport marchand classique. De ce fait, la coopération est dénaturée par le calcul utilitariste, focalisant exclusivement sur l’économie matérielle. Il en découle également la récupération par le système formel comme le démontre la collaboration entre les organismes de régulation économique et les organisateurs du principal réseau de trocs, visant par exemple à «améliorer la qualité et la productivité» des micro-entreprises du réseau.
Ce mimétisme capitaliste fut accentué, selon l’auteur par la surestimation de la dynamique sociale et solidaire, représentée par une minorité de participants, phénomène d’autant accentué par la massification du dispositif, avec des foires de troc géantes de dizaines de milliers de personnes.

Les falsifications, spéculations et fraudes diverses apparaissent donc plutôt comme les conséquences  des causes structurelles précédentes, lesquelles ont généré un résultat inverse comme par exemple l’aggravation de la situation sociale des plus pauvres, au profit de catégories solvables, du fait de la mise en concurrence des petites entreprises du secteur informel avec celles du secteur classique.

Non seulement ce dispositif n’a pas constitué l’outil économique d’un réel changement de société, mais, pire, il a contribué à intégrer idéologiquement une partie de l’économie informelle dans le système classique, même si, concrètement, il a officialisé «une économie de seconde catégorie», moins performante selon les critères du marché, et donc parfait faire-valoir de celui-ci.

Pour l’auteur «La leçon semble claire : l’institution, même réaménagée, de la logique économique et de la culture utilitaire du marché pousse moins vers de nouveaux horizons qu’à la reproduction tendancielle de l’ordre établi».  En conclusion, Bruno MAILLARD nous invite à réfléchir sur les conditions d’apparition d’une alternative socio-économique.

Conclusion que nous devons utilement exploiter pour nous-même, car elle pose la question fondamentale, qui est  la cohérence entre les buts et les moyens : un objectif de transformation sociale ne peut utiliser les outils issus de la société qu’il prétend remplacer. Nous sommes donc condamnés à inventer simultanément la société de demain et les moyens d’y parvenir.

Nous devons donc, dans un premier temps, bien réfléchir à l’objectif lié à la création d’une alternative économique ou sociale. Dans la palette de systèmes d’échanges non marchands (si tel est l’objectif), nous trouvons aussi bien le don, le troc pur, les monnaies complémentaires ou alternatives, fondantes ou non, virtuelles ou non, locales ou non, ou des systèmes mixtes. Nous voyons bien, avec l’exemple argentin, que « l’intendance ne suit pas », et que la proposition est  d’autant récupérée par le système que son positionnement politique (au sens sociétal) est flou : s’agit-il, de surmonter la crise pour bénéficier à nouveau des retombées du capitalisme ? Ou, à l’inverse, de sortir du capitalisme, de la Bourse et de la spéculation ? La gestion capitaliste d’une expérience dite alternative sera toujours nettement moins efficace du point de vue capitaliste. C’est d’ailleurs ce qui permet aux défenseurs de l’économie de marché de conclure trop rapidement à son caractère indépassable, donc naturel et quasi divin !

A Montreuil en Transition, nous sommes déjà confrontés à ces choix : quels outils, et en fonction de quels objectifs, nous donnons-nous ? Il ne s’agit pas seulement d’outils de gestion (démocratie interne) mais aussi d’outils d’organisation pratique, jusqu’à la forme concrète que peut prendre un projet. Le principe de réalité est souvent invoqué pour camoufler un choix idéologique. Faire l’économie des moyens alternatifs détournera d’autant le projet que, comme dit le proverbe le Diable se loge dans les détails.

Peter BENOIT



[1] …mais utilisant une monnaie locale, le credito

[3] GRESAL-MSH-Alpes (Social Siences Research Group on Latin America), France

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